Tuesday, September 20, 2005

lundi 19 septembre 2005 _ L'Humanité

Missile ou peace and love ?

On ne sait que choisir. Missile : à l’entrée de la Sucrière, ancien bâtiment des docks des quais de Saône et l’un des cinq lieux (1) où se déroule, juqu’au 31 décembre, la huitième Biennale d’art contemporain, la réplique d’une fusée à moyenne portée installée sur un camion militaire, les deux en grandeur nature, accueille les visiteurs. Une oeuvre du Chinois de Paris Wang Du (né en 1956 à Wuhan, il travaille en France), qui se veut davantage, selon lui, une sorte de métaphore des médias qu’une critique du militaire. Lorsque les médias, dit-il, se mettent au service d’un quelconque pouvoir politique, « leur énergie potentielle leur permet de redéfinir tout le système de valeurs ; lorsqu’ils se mettent au service de la guerre, ils seront plus puissants que n’importe quelle arme moderne ». Des titres de la presse sont d’ailleurs inscrits sur l’engin, mais, quoi qu’il en soit, son profil, sa couleur d’acier froid dérangent.

pattes d’éph’

et flower power

Peace and love, pétards, pattes d’éléphant et flower power. C’est un peu ce qui ressort de l’installation, toujours à la Sucrière, de La Monte Young et Marian Zazeela. Une vaste pièce baignée d’une lumière mauve et violette avec quelques néons et un son grave et profond tenu, semblant ne jamais devoir s’arrêter. On s’allonge, on peut fermer les yeux, et même faire la sieste. Ce pourrait être l’une des oeuvres les plus emblématiques de l’ensemble de la manifestation, que Thierry Raspail, son directeur artistique, et les deux commissaires Jérôme Sans et Nicolas Bourriaud, ont voulue clairement sous le signe des « sixties », mais aussi de « l’expérience de la durée ». De fait, c’est dans la durée que fonctionnent un certain nombre des oeuvres exposées. Exemple limite, une installation de James Turell, non plus à la Sucrière mais à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, qui suppose de rester quelque 12 minutes dans une pièce obscure avant de percevoir ou de croire percevoir des ondes lumineuses. Les limites de l’expérience tenant précisément aux douze minutes. La pièce n’admettant en effet que deux à trois personnes à la fois il faudrait environ cinq années pour que les 130 000 visiteurs attendus à la Biennale - au moins, car c’était le chiffre de la précédente édition - puissent entrer dans la pièce. Pour nombre d’entre eux, l’expérience de la durée se fera donc, si l’on peut dire, par défaut. La durée, c’est d’une tout autre manière la matière, si l’on peut dire, d’une oeuvre assez violente de Kader Attia, Parisien et né à Dugny en Seine-Saint-Denis en 1970. Flyng Rats, terme anglais pour désigner les pigeons, présente dans une cour d’école maternelle engrillagée des enfants fabriqués avec une matière à base de céréales. Ils sont habillés comme de véritables enfants. Une centaine de pigeons sont enfermés avec les mannequins et les picorent peu à peu. On peut donc imaginer l’allure des bambins dans quelque temps. Pour Kader Attia, il s’agirait d’abord d’une nostalgie de l’enfance et du sentiment de la perte. Du travail irrémédiable du temps sur le corps. On se souvient aussi du film d’Hitchcock dont le mystère demeure - quelle mouche a donc piqué les oiseaux ? On peut aussi voir les pigeons comme des prédateurs s’engraissant sur le dos des enfants, ce qui ne serait pas vraiment déplacé de nos jours, que l’on pense au travail, au tourisme sexuel, aux enfants soldats. L’oeuvre est donc efficace et forte, à une réserve près. Qu’en pensent les pigeons, bien nourris certes, mais contraints de jouer un rôle pour lequel ils n’ont peut-être aucune vocation. Mise en scène d’êtres vivants. Jeux du cirque ?

Plus largement, les commissaires de la Biennale ont voulu mettre en évidence l’une des idées majeures de la création au XXe siècle et de nos jours. L’oeuvre d’art n’est pas seulement quelque chose que l’on regarde ou que l’on écoute, mais quelque chose « qui se passe ». Qui implique le corps, et donc le temps. Traversée d’une pièce remplie de 7 000 ballons de baudruche roses avec Martin Creed. Traversée d’une pièce dans un brouillard vert jaune ou les repères se perdent, pour Ann Veronica Janssens. Ambiance néo-psychédélique pour Brian Eno, au musée d’Art contemporain, avec Quiet Club, soit donc pour le rocker et créateur une ambiance de nuit paisible où le temps s’écoulerait tranquillement, « des lieux où l’on pourrait se détendre en agréable compagnie, dans un environnement sensuel, accueillant et pas trop bruyant, un environnement favorable à l’imagination créative ».

rendez-vous avec l’art contemporain

Pour Jérôme Sans et Nicolas Bourriaud, dont il faut rappeler qu’ils dirigent pour quelques mois encore le Palais de Tokyo, à Paris, « dans cette époque de l’instantanéité où l’art se consomme comme n’importe quel autre produit, on a oublié que l’oeuvre pouvait aussi être vécue ». De ce point de vue, nombre d’oeuvres de la Biennale sont en rapport avec le propos. C’est moins évident quand ils évoquent l’esprit 68 et la contre-culture, qui apparaît d’abord ici dans sa version soft. Les sixties ne furent pas seulement hippies, mais aussi révolutionnaires, avec tout à la fois l’apparition de revendications nouvelles liées aux modes de vie, à la morale, à la libre disposition du corps, mais aussi avec des remises en cause radicales du système, de l’impérialisme, luttes contre la guerre du Vietnam, voire lutte armée dans plusieurs pays. De telles remises en question, il faut bien le dire, n’apparaissent pas vraiment dans l’ensemble de la Biennale, à quelques exceptions près. Kendell Geers, en présentant dans une pièce maculée d’encre de Chine, jonchée par endroits d’éclats de verre, de grandes images pornographiques, renvoie à une véritable violence sociale, à l’exploitation du corps, renforçant encore son propos avec une statue du Christ enrubannée de rouge et en vis-à-vis un squelette ayant subi le même traitement. Agnès Thurnauer distribue pendant la Biennale des petits badges avec les noms au féminin de peintres connus : Nicole Poussin, Marcelle Duchamp, Henriette Matisse, Eugénie Delacroix. Mais ce qui pourrait n’être qu’un gadget va plus loin avec une oeuvre déconstruisant, si l’on peut dire, l’image des femmes. Agnès Thurnauer a ainsi inscrit sur un tableau reprenant la serveuse de bar de Manet un texte pornographique venant, si l’on ose dire, mettre à nu le regard du client. Elle travaille actuellement sur l’Olympia de Manet également, avec le projet d’inscrire sur le tableau tous les noms par lesquels on désigne les femmes. Avec Écarlate, Virginie Barré a accroché un cadavre de femme, un mannequin, à des globes lumineux. Sous elle une tache de sang où baignent ses chaussures, et la même a couché un autre mannequin de femme couvert d’une peau de chien sur un divan. Spencer Tunick a rassemblé, à Lyon, 1 493 personnes qui ont posé nues pour lui... Plus de soixante artistes sont présents à la Biennale, auxquels s’ajoutent les artistes qui exposent dans le cadre de Résonance, « En résonance avec la biennale », et cela dans 58 lieux à Lyon et en Rhône Alpes, avec 70 manifestations. L’ensemble faisant de la région lyonnaise l’un des grands rendez-vous de l’art contemporain.

(1) Le musée d’Art contemporain, la Sucrière, le Rectangle, le fort Saint-Jean, l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne. Tél. : 04 72 07 41 45. www.biennale-de-lyon.org.Le catalogue, 39 euros.

Maurice Ulrich

copyright L'Humanité édition du 19 septembre 2005

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